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Jack Dykinga, lui-même, qui est l'un des plus grands photographes de paysage à l'heure actuelle, et qui était un célèbre photo-reporter (prix Pulitzer), faisait part des difficultés techniques qu'il avait rencontrées au début de sa reconversion, il a mis environ 3 ans à maîtriser à peu près sa chambre 4x5 pouces. Mais même au delà des disciplines ou des techniques propres, il reste des différences dans la façon d'aborder les choses. Il y a une démarche qui consiste à répondre directement à une demande du marché (ça peut aller des magazines aux jeunes mariés en passant par les agences…), et une autre qui consiste à produire des photos qui correspondent à un (ou des) projet(s) personnel(s) pour les présenter de façon cohérente avec une certaine unité de traitement que ce soit sous forme de tirages, de publications, ou même de livres. Cette dernière est une démarche d'auteur et c'est celle que j'essaie d'avoir ; non pas parce qu'elle serait plus respectable qu'une autre, mais parce que c'est celle qui me correspond le mieux . J'ai besoin de m'imprégner des choses que je photographie pour en tirer le meilleur ; il m'arrive parfois, faute de temps, de percevoir l'intérêt d'un lieu sans pouvoir toutefois en tirer son essence (…et j'en suis souvent responsable) ; je repars, à ce moment là, en état de frustration … Je chercherai donc à y revenir. Peu de paysages se livrent à la première visite, soit parce que ce n'est pas la bonne heure, la bonne saison, ou le bon …état d'esprit ! En effet si vous voulez réussir vos photos de paysages mieux vaut être mentalement disponible sous peine « d'accouchement difficile ». En effet, une fois que le moment de l'émotion qui vous imprègne est là, il va falloir la restituer…et il va falloir s'investir totalement dans cette tâche, car si la photographie de personnages véhicule très facilement des émotions (Le phénomène d'identification, avec ce qu'on a vécu, ou ce qu'on est, est immédiat…), le paysagiste lui est confronté au problème de véhiculer de l'émotion à partir de matières inertes (dans le sens ou elles n'ont pas de vie propre…). il vous faudra donc la créer en projetant votre propre personnalité dans l'image. Il vous faudra « l'humaniser ». Pas dans le sens où votre cliché doit intégrer des éléments liés à l'activité humaine, au contraire , mais dans le sens où ce que vous allez représenter ne peut, indéniablement être, que le résultats de la vision et l'interprétation d'un humain (en l'occurrence, vous, le photographe…). Je crois que le maître mot est là : « interprétation » . Contrairement à ce que pensent beaucoup de personnes, (…notamment en France ), la photographie de paysage ne se limite pas à représenter d'une manière plus ou moins esthétique un lieu (La consommation abusive de cartes postales médiocres et de dépliants touristiques à l'esthétique plus que discutable pourrait conduire à penser cela…). Le lieu et l'instant où vous prenez votre cliché ne doivent servir que de support à votre état d'esprit, vos émotions, vos sentiments du moment… Totalement égocentrique, me direz-vous… !?
Pas si sûr ! Votre vision doit en même temps correspondre à quelque chose d'universel, d'intelligible par tous, véhiculer des références collectives, tout en évitant les lieux communs. Et c'est encore mieux si ces sentiments apparaissent chez le spectateur de manière détournée, non évidente… Il m'est arrivé d'admirer des photographies de David Muench, de Shinzo Maeda, ou de Christopher Burkett, et de ressentir un frisson… au sens propre ! Pourquoi ? Dans un premier temps, il m'est impossible d'y répondre, et dans un deuxième temps… non plus ! Que ces clichés présentent une grande harmonie de formes, de couleurs, et de composition, une forte puissance évocatrice, une technique irréprochable, est indéniable mais ces raisons ne sont pas suffisantes. Ce qui cause ce trouble, c'est que je m'identifie… pas à l'arbre, ou la pierre, qui est sur la photo, non , j'ai encore toute ma raison ; mais au photographe ! Car c'est bien la personnalité du photographe qui est là, dans l'image, ou tout au moins ce sont ses émotions qui y sont projetées et je m'y retrouve en tant que spectateur. Une photo de paysage ne doit être en aucun cas anecdotique, ou en tout cas pas seulement . «Je vois un beau nuage noir, et je le photographie… et puis c'est tout ! »… non ! il faut se laisser envahir par ce qu'évoque ce nuage, même si c'est inconscient, même si on ne sait pas précisément ce que c'est.
Si on se laisse imprégner, cela apparaîtra sur la photo que l'on va réaliser. On va voir apparaître, par exemple, des relations entre ce nuage et un autre élément qui est nécessaire au fonctionnement de l'image… ou au contraire on va s'apercevoir que si on occulte cet autre élément, on renforce ce qu'elle évoque… Mais tout ceci ne sont que des exemples basiques, car dans la réalité, le processus est plus complexe, plus rapide, et quasiment transparent, il se déroule malgré vous. Vous allez de vos émotions de photographe à votre cliché, directement, automatiquement. Comment ? Et bien grâce, déjà, à une bonne maîtrise technique qui vous permettra…de l'oublier. C'est devenu un poncif que de l'affirmer, mais c'est incontournable. Lors de la prise de vue les difficultés techniques ne doivent pas vous empêcher de vous concentrer sur l'essentiel : l'image. Un autre paramètre est important : l'anticipation. Il faut souvent être prêt avant que le moment crucial n'arrive. Et il faut donc prévoir comment une situation va évoluer, c'est évidemment un pari, mais avec un peu d'habitude on arrive à limiter la part de hasard. Ensuite, il faut être totalement réceptif, et souvent cela nécessite d'être seul lors de vos prises de vue, la présence d'une seule autre personne va fausser votre perception des choses. Tentez l'expérience et vous serez surpris par le gain de sensibilité que cela procure. La perception de votre propre vulnérabilité face à la nature, ou, au contraire, de votre communion avec elle, n'en sera que plus intense. Même si ce n'est pas mon penchant naturel, je vous assure qu'à ce moment là on comprend pourquoi pas mal de photographes de paysage versent dans le mysticisme le plus pur. |
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